Open Access
Mémoire
Issue
Parasite
Volume 19, Number 2, May 2012
Page(s) 99 - 100
DOI https://doi.org/10.1051/parasite/2012192099
Published online 15 May 2012

Jacques Lapierre, une des dernières figures marquantes de la Parasitologie et de la Médecine tropicale française des années 1980, nous a quittés. Il était certainement l’un de ceux qui incarnaient le mieux cette parasitologie médicale, discipline mixte, frontière entre la clinique et la biologie, entre la maladie et les sciences naturelles... Sa vocation tropicale est certainement liée aux longs séjours effectués dans son enfance en Afrique et en Asie, au gré des affectations de son père, officier des troupes de marine. C’est à Hanoï, pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’il commencera ses études médicales. Son séjour se terminera douloureusement lors de la prise de la ville par les troupes japonaises. Jacques Lapierre fera partie des résistants à l’occupant et sera détenu pendant plusieurs semaines dans des conditions très difficiles. Il était titulaire de la Croix de Guerre 1939–1945.

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Jacques Lapierre expliquant le mode de transmission de la bilharziose aux enfants d’un village du Togo.

Après une thèse de médecine consacrée aux atteintes infectieuses du foie, Jacques Lapierre poursuivra sa carrière à la Faculté de médecine de Paris, dans le laboratoire d’Henri Galliard, tout en conservant une activité de médecine générale dans le 6ème arrondissement de Paris. Henri Galliard (1891–1979), était un ancien assistant d’Émile Brumpt et ancien directeur de la Faculté de médecine et de pharmacie d’Indochine à Hanoï. Après la réforme Debré et la création des CHU, Jacques Lapierre est nommé professeur à l’Hôpital Cochin en 1970 et il sera le fondateur du service de Parasitologie-Mycologie avec une particularité qui perdure encore : une étroite proximité entre le laboratoire et la consultation. Il restera à Cochin jusqu’à la fin de sa carrière.

Une analyse de ses travaux publiés entre 1950 et 1993 montre l’étendue considérable de son savoir sur les divers aspects cliniques, diagnostiques et thérapeutiques des parasitoses et des mycoses, tant tropicales qu’autochtones. Presque toutes ses publications sont en langue française (langue qu’il défendait ardemment) ; elles n’ont pas eu, de ce fait, l’impact international qu’elles auraient mérité. Au début de sa carrière, Jacques Lapierre a travaillé sur l’étude des effets de la cortisone et de l’ACTH sur l’évolution et l’éosinophilie de certaines infections expérimentales avec des vers parasites humains. Puis il a consacré de nombreux travaux expérimentaux à l’étude des trypanosomes : atténuation de la virulence de Trypanosoma cruzi par des co-infections avec des bactéries du genre Borrelia ; immunité murine et variation antigénique ; étude de la souche de T. gambiense Feo isolée chez un patient asymptomatique plus de 20 ans après l’infection; mise au point de techniques de conservation des protozoaires dans l’azote liquide. Dès la création du laboratoire de Parasitologie-Mycologie de l’Hôpital Cochin, Jacques Lapierre publia de nombreux travaux didactiques et des observations cliniques sur les principales parasitoses de l’homme. Il s’est alors entouré de collaborateurs qui ont développé des travaux cliniques et épidémiologiques et mis au point des méthodes de sérodiagnostic des parasitoses, en particulier l’utilisation de Dipetalonema dessetae Bain, 1973, une nouvelle filaire du rongeur Proechimys sp., comme antigène, ou encore l’étude comparée de l’immuno-fluorescence indirecte et de l’agglutination directe avec test au 2-mercaptoéthanol dans le diagnostic de la toxoplasmose.

Jacques Lapierre était un expert reconnu en Parasitologie clinique comme le prouvent la chronique qu’il tint pendant de longues années dans le Concours Médical, où il répondait aux interrogations parasitologiques des lecteurs, et son rôle de conseiller médical pour la compagnie Air France. À la fin de sa carrière, trois parasitoses l’intéressèrent tout particulièrement : la toxoplasmose congénitale, la bilharziose et le paludisme. Sa publication, à propos de la surveillance sérologique de 15 000 femmes enceintes et des propositions de prévention de la toxoplasmose congénitale, fait toujours autorité. Avec l’aide du CNRS, il avait installé, dans son laboratoire un molluscarium permettant l’entretien du cycle de Schistosoma mansoni afin de contribuer à l’étude de la physiopathologie, de la thérapeutique et de l’épidémiologie de la bilharziose. Il avait noté une plus forte réponse sérologique au cours de l’infestation bilharzienne chez les patients originaires des Antilles que chez les patients originaires d’Afrique Noire. Cette observation l’avait conduit à s’interroger sur l’existence éventuelle d’une différence de souches entre les schistosomes d’Afrique Noire et ceux des Antilles. Il avait également évalué, sur un effectif de 700 patients, l’efficacité de nouvelles molécules antibilharzienne, telles que le praziquantel, l’oxamniquine et l’oltipraz. De nombreuses missions au Togo lui ont permis de décrire l’épidémiologie comparée de la bilharziose dans plusieurs foyers de ce pays et également d’y conduire des traitements de masse efficaces. Enfin, concernant le paludisme, il fut aussi parmi les premiers à décrire, dès le début des années 1980, des résistances à la méfloquine à la frontière khmérothaïlandaise, ainsi que des altérations phénotypiques de souches de Plasmodium vivax résistant à la primaquine et donnant des accès sévères. Il est dommage que l’outil moléculaire n’ait pas permis de préciser le génotype de ces souches particulières. S’agissait-il d’espèces de primates infestant des volontaires occidentaux travaillant dans les camps de réfugiés situés en zones forestières ?

Les cours de Jacques Lapierre, un peu ardus à suivre, étaient d’une précision encyclopédique. Plusieurs générations d’étudiants en médecine se sont formées à la parasitologie au travers du très attractif petit manuel sur les Maladies exotiques et parasitoses autochtones, dont la première édition parut en 1972, que tout un chacun pouvait obtenir gratuitement auprès d’un laboratoire pharmaceutique (Fournier Frères, Paris). Ce petit opuscule a bénéficié de multiples rééditions et est toujours vendu sur le web. Chaque chapitre comportait de très nombreuses petites vignettes, rendant encore plus attrayante l’étude de la parasitologie. Enfin, Jacques Lapierre eut une part active dans le développement de la recherche sur les maladies parasitaires et tropicales, en particulier dans les pays en développement où il effectuera de nombreuses missions. En 1973, il a conduit une mission de l’OMS et du ministère de l’Éducation nationale dont les conclusions ont justifié la création d’une Faculté de médecine à Lomé (Togo) où il enseignera à plusieurs reprises. C’est à cette activité à l’étranger qu’il devra son élection à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer en 1982. Il était également un membre actif de la Société Française de Parasitologie et de la Société de Pathologie Exotique.

Dans son ouvrage Médecine et santé publique dans le tiers monde, coécrit en 1981 avec son maître Pierre Huard (Éditions Le Centurion, Paris), Jacques Lapierre concluait par cette citation de l’économiste John Kenneth Galbraith : “il faut arracher de l’esprit des dirigeants et des dirigés cette attitude passive qui s’accommode de la misère et de la pauvreté comme des phénomènes inévitables. Le progrès viendra de la minorité, si petite soit-elle, qui refusera de les accepter…”.

Jacques Lapierre a su montrer tout au long de sa vie, que ce soit dans la résistance à l’occupant en Indochine ou dans sa carrière professionnelle, sa grande rigueur morale et scientifique, ainsi que la constance et la force de ses engagements.


© PRINCEPS Editions, Paris, 2012, transferred to Société Française de Parasitologie

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Jacques Lapierre expliquant le mode de transmission de la bilharziose aux enfants d’un village du Togo.

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